Désespérances mathématiques (les suites logiques)

Loui Jover - Tutt'Art@ (4)

Comment je saurais,

Si tu ne me redis pas maintes et maintes fois

Ton affection,

ton attachement,

les sentiments

 

Comment je devinerais,

Croix de bois, croix de fer,

Ton besoin,

ton envie,

l’impérieux appétit

 

Comment je croirais,

Saison après saison,

Notre corrélation,

notre amalgame,

le fil d’Ariane

 

Comment je l’éprouverais,

Ce calendrier,

Nos hivers,

nos noëls,

les chambres d’hôtels

 

Comment j’apprivoiserais,

Le Temps passé,

Les sillons plus marqués,

l’argent dans tes cheveux,

celui au coin de mes yeux

 

Comment je dompterais,

Les silences,

L’Absence,

Points de supension,

Respirations

 

Comment je revendiquerais

Notre causalité,

la cause et l’effet

De la connexité,

la réciprocité

 

Comment je calculerais,

Cruelle covariance,

produit de nos dimensions,

nos écarts conjoints et

nos espérances respectives.

 

Comment je le déduis tout ça,

Entre prémisses et conclusions,

Si tu ne me le démontres pas,

empreintes empiriques,

pas après pas.

 

.

Le fantôme de tes pas

 

Xmas, but smaller (The Leftovers)

a world of madness

Ça me manque.

Les repas smala à 20 autour de la table

Et encore tout le monde n’est pas là

Dans cette famille à rallonges

Prolo, où personne n’a fait Sciences Po

Et encore moins l’ENA

Ça piaille, ça gueule et ça rugit,

C’est vivant quoi.

 

Ça me manque

L’oncle aux propos un peu racistes que l’on ne relève plus

Parce qu’il vient de l’Est et que là-bas ils sont tous vaguement fachos,

Sans doute un truc dans l’eau

Et qu’au fond on sait bien que des potes arabes il en a plein

Des putes et des travelos aussi,

Ceux et celles qui atterrissent à 5h du mat’ dans sa boulangerie

Quartier de la Gare

Les naufragés de la nuit

Rimmel foireux et vapeurs d’alcool

Le 115 de la Croissanterie

A le regarder taffer 15 h par nuit

Enfin tu me diras 15 h c’est plus qu’une nuit

A enchaîner les bûches par milliers,

Glacées ou pralinées ?

Alors tu fermes les écoutilles de ton humanité,

Tu verrouilles les vannes de ta pensée,

Celles du débat méthodique

Toute polémique serait ici stérile

L’intelligence sociale précise le cahier des charges :

Pas de dispute à table, Au feu les plaidoyers.

 

Ça me manque

Les batailles pour ne pas avoir à s’asseoir à côté de Tonton Gérard

Celui qui est dingo, azimuté, c’était marqué sur le certificat de l’HP

A écouter ses délires désargentés, folie des grandeurs sous neuroleptiques

Antipsychotiques dits atypiques,

Dans une autre vie il fût Napoléon,

Remarque il s’y connaît en francs-maçons et en complots étatiques,

Sûrement 2 ou 3 trucs bons à grapiller

Dans cette logorrhée paranoïde erratique

Histoire de briller en société,

Désorganisation du sens et de la pensée

(Hautement systématisé).

 

Tu me manques, Toi

Emporté par une explosion cataclysmique

Catastrophe industrielle

Marqueur d’un instant T d’une ville traumatisée,

Militant tendre et bouillonnant

Mon précepteur sophiste d’une Gauche Eclairée

Tes Super 8 sur fond d’Internationale

Mes 8 ans crédules de lendemains chantants

 

Ça me manque

Les heures passées à enchaîner foiegrascrevettesetsaumonfumésurpaintoasté,

les rouges-blancs-rosés,

les panses pétées, les cerveaux embrumés,

Champagne-digeo-café

Himalaya de paquets,

Everest de papiers dorés

Oceans de bolducs défrisés

Tectonique des boîtes

Jungle de rubans défaits

Papillotes N-1 fossilisées

 

Ça me manque

Le film sur la Une en fin de journée,

Le soleil déjà couché,

Un truc sûrement 80’s multi-diffusé,

Les petits cousins écroulés sur le canapé,

Et l’oncle boulanger aussi, qui finit sa nuit

Un Vladimir Cosma en guise de berceuse,

Bémol majeur dans l’endurance du chef pâtissier

Notre Pierre Hermé désormais naufragé.

 

Puis comme l’exigent la Course du Monde,

Et la Courbe des Temps,

Nos Odyssées particulières ont suivi leurs cours,

Séparés, dispersés,

Souvent pour le meilleur,

Parfois pour le pire.

 

Ils me manquent, eux tous susmentionnés

Et ces Noëls en particulier,

Autant que je les ai détestés,

Cérémonials imposés,

Maintes fois renouvelés

Madeleine de Proust revisitée

Parfum : Nativité (crème au beurre).

 

Some say they’re goin’ to a place called Glory
And I ain’t saying it ain’t a fact
But I’ve heard that I’m on the road to Purgatory
And I don’t like the sound of that
I believe in love and I live my life accordingly
But I choose to Let the mystery be

 

Le Volcan

 
 

Le bouillonnement est d’abord interne, 

Contenu, maîtrisé,

[Du moins elle l’espère]

La montée prendra plus ou moins de temps 

Suivant le lieu, le moment, l’assaillant,

Son paysage personnel se durcira, 

Un Waterloo émotionnel,

Pupilles rétractées, 

Mâchoire devenue acier,

Maxillaires ferroalliées,

Une thermodynamique de survie.

Alchimiste apprentie,

Les choses deviennent autres,

S’inclinant devant sa Furie

Son horizon disparaît, 

Le champ de vision atomisé,

Vecteurs endogènes confirmés,

Elle ne sentira pas la course du sang 

Dans son lobe temporal,

La cavalcade de son coeur,

La puissance de ses poumons décuplée, 

Dans sa gorge,

Les décibels gagnés

Au-delà du raisonnable,

Sa tessiture pour armure,

Le cristal prêt à se fracasser

Contre la vague démesurée 

De la rage faite sienne

La sopraniste erratique,

Des océans de palpitations, 

Des millénaires de frustations,

Des tsunamis de non-dits.

Autorégression autocorrélée, 

Elle rendra les armes,

Les modèles statistiques

Démontrent sa vacuité.

Une Walkyrie enfantine,

A l’Ire dévastatrice,

Impératrice, 

Dominatrice.

 

 

Une journée avec… 

   

6h30 Le réveil sonne. Je me prépare toute seule mon double lungo, le premier. Ma Citiz® fait du bruit, j’essaie de ne pas réveiller mon boyfriend qui dort encore, lui.

7h30 Après 1 heure de yoga / relaxation /  zonage sur le web (actu / wordpress / instagram / sites dédiés au Dieu Consommation) / double lungo (la suite), j’envisage de commencer à me préparer pour le travail

8h35 J’enfourche mon vélo (je ne prends jamais la voiture en ville. Ni sur les routes, chemins ou autoroutes  d’ailleurs. Je ne fréquente que les parkings. Ou les déserts). La roue arrière est à intervalles réguliers voilée / dégonflée / crévée (comme sa propriétaire). J’attends patiemment au passage à niveau que le TER de 8h38 veuille bien libérer les voies. La SNCF fait chuter ma moyenne. Du coup, je  déteste la société nationale pendant 1 minute 30.

8h42 J’arrive à La Mine™, fraîche et la queue de cheval sautillante. Je défais ma queue de cheval (je n’ai plus 12 ans quoi) entre le garage à vélos et mon bureau (2 étages, 24 marches). Il est climatisé, ce dont je me félicite (je n’y suis pourtant pour rien)

8h44 Je croise V du service Santé, il me sourit avec beaucoup de dents, comme tous les jours depuis que j’ai failli le renverser avec mon vélo, évènement qualifié de « belle rencontre » par ma victime. Je prends une note mentale « les hommes sont dingues »

8h50 J’envisage de remettre à niveau mon taux de caféine, dangereusement bas. J’attrape une dosette Brazil, ma tasse, direction l’Espace de Convivialité et sa Senseo®. L’EDC c’est un peu mon QG. Je suis une habituée, tout le monde me connaît ici.

8h52 La clim est trop forte dans l’EDC et l’ambiance bocal renforce l’inconfort sonore, surajoutant aux conversations sans saveurs d’un lendemain de week-end (on est lundi souvent à La Mine™ ). Je quitte l’EDC (mais on se retrouvera)

9h15 M passe me voir dans mon bureau climatisé. J’aime bien M, il est intelligent (très) et rit à mes blagues. On se jette des regards et des sourires en coin en réunion quand un intervenant abuse de locutions latines obscures ou quand D explose toutes les statistiques relatives aux tics de langage. Après on débriefe dans mon bureau (la clim à fond, ça couvre nos chuchotements, D n’est peut être pas loin)

9h36 D passe la tête par l’entrebaîllement de la porte de mon bureau. Elle a son coupe-vent préféré (été-automne-hiver-printemps) . Elle veut me voir une minute, mais comme ses minutes à elle sont l’équivalent de la perpétuité, les promenades en moins, la torture en plus, je lui réponds que là je peux pas, j’ai dentiste, sans doute pour le 256ème fois de l’année. Ce qui me place au top du hit-parade de la patientèle imaginaire du non moins virtuel Dr T. Du coup, je suis obligée d’attraper l’air afféré mon sac, un stylo (pour le chèque, hé hé je suis maligne moi) et ma tasse de café (qui n’a à cet instant-là même pas la décence de ressembler à un mug de voyage, ce qui me donnerait un semblant de contenance pour gérer cette excuse avariée). La tasse à la main, je procède à un tour du pâté de bureaux, histoire de semer D la rabâcheuse. Je fais un arrêt dans le bureau de M pour temporiser (sa clim est en panne). Je compatis un instant puis le laisse à son triste sort parce que fenêtre ouverte, son bureau sent le poisson (il donne sur les cuisines de notre Restauration Collective™ ), bien qu’on soit toujours lundi

9h58 Il est temps que je consulte mes mails

9h59 Je résiste à la tentation de consulter mon site d’info préféré (il se reconnaîtra <3), il s’est peut être passé quelque chose d’intéressant quelque part dans le monde. Audience captive de milieu de matinée, Je décide toutefois de résister et de plutôt compresser ma Thunderbird ®, qui me l’a proposé si gentiment. Ma conscience professionnelle rassurée, je fais l’inventaire de mon tiroir de bureau. Limes, vapo, déo, lipstick, Vania, petit miroir de poche, 2 gerblés® choco-noisette, trombone esseulé et demi-demi-barette d’agrafes. Tout y est. Aucun kleptomane recensé à mon étage. La Mine™ peut dormir tranquille

10h01 M – que Dieu le bénisse – surgit son Samsung ® à la main

Lui – T’as vu, y a un avion qui s’est écrasé à Barcelonnette

Moi – WTF ?!!! Loulou est en espagne !!! où ça en Catalogne ?  Quel vol ?

Lui – C’est pas en Espagne, c’est dans les Alpes de Haute-Provence

(de toute évidence, M a à la fois les alertes news et la géolocalisation sur son Samsung ®)

Moi – Han ! ouf !

Sur ce – mon mec sain et sauf et sans doute en train de tester le Gin Tonic du Villa Magna histoire de peaufiner son classement des meilleurs G&T de la péninsule ibérique – ma chef déboule dans le bureau – cette putain de clim me fout la chair de poule, à moins que ce soit les 150 morts de l’A320

La Chef – Vous z’avez entendu, y a eu un crash d’avion à Barcelonnette

(putain, tout d’un coup tout le monde est fichu de localiser ce foutu bled… et infichu de syntaxer correctement en situation de crise)

10h22 Comme je suis la seule à avoir un smartphone digne de ce nom (non fourni par l’Etat™ donc) et à pouvoir me connecter dans notre Palais des Glaces bunkerisé niveau connectivité, je suis chargée du suivi info Alerte à Barcelonnette. Cela va bien nous tenir jusqu’à la cantoche cette affaire-là

(pourquoi personne ne songera à consulter les alertes news sur nos ordinateurs 17 pouces reste un mystère pour moi, encore à ce jour)

12h58 Je continue à actualiser mon fil d’info entre le Bar à Salades et les Plats Chauds, j’attrappe une terrine boulettes de lentille corail – blé du plus bel effet (et me félicite d’avoir répondu à l’enquête restauration il y a quelques mois de cela. Je dois être la seule à l’avoir fait, tellement la Restauration Collective™ et moi-même on est culino-compatibles). M regarde le poisson d’un oeil vengeur (un Merlu blafard) et opte pour les restes de Kefta à la libanaise. On est toujours lundi, alors je m’inquiète un instant pour l’intégrité physique de M, rapport à l’horodatage des restes, mais je décide qu’un garçon si brillant ne peut décemment pas mourir d’une intoxication alimentaire à 28 ans et règle, rassurée, mon plateau (6, 51 euros)

13h12 (la caissière est surbookée, mes boulettes ont refroidies) J’avise une place libre à côté de L du service juridique. J’aime bien L., qui rit lui aussi (intelligemment) à mes blagues et je ris aux siennes en retour (c’est dire comme je me suis ennuyée sec à la cantoche durant tout ce foutu ramadan). Nous devisons gaiement sur les joies du contentieux administratif (oui enfin pas vraiment) alors que Grand Manitou Junior me salue ses Aviator miroir encore posées sur son nez aquilin. Je me dis que vraiment c’est de mauvais goût avec un costard et lui décerne mentalement un mauvais point, avant de retourner à mes boulettes

13h56 Je laisse L et un petit mot (Des yaourts au lait de brebis SVP !) suivi d’un smiley sur le cahier de doléances (le lait de vache me ferait faire de la rétention d’eau à en croire mon acupunctrice), la palme revenant en ce mois caniculaire à la requête enthousiaste A quand des parasols dans le patio ! maintes fois plébiscitée 

13h58 Je réussis à convaincre M que mais si on a encore le temps de prendre un café avant notre réunion de 14h, alleeeez, ça laissera le temps au videoprojecteur de chauffer

14h28 Je pique du nez dans l’édition papier (sic) du powerpoint présenté par quelque adepte stakhanoviste du graphique à camembert en regrettant que rien que pour des péchés tels que celui-là, la peine capitale n’ait plus cours dans notre cher pays

14h52 Je regarde M qui regarde son smartphone en lui glissant un Alors on en est où en catalogne ? complice qui nous fait pouffer, pouffements aussitôt masqués par un léger toussotement de M, décidément trop intelligent

14h54 J’ai envie de faire pipi

15h26 Je me demande combien de temps je peux tenir en apnée-réunion et demande à M de me chronométrer 

15h27 Mon temps mériterait d’être amélioré, je décide de retenter lors du prochain meeting lémurien 

15h28 M me propose une barre de céréales pour me requinquer (ou me consoler peut-être)

15h29 L’emballage de ma barre fait du bruit comme si on était au cinéma. M retoussote spontanément sans que j’ai à lui demander ; je note mentalement de lui attribuer une prime

16h57 Je retrouve avec bonheur mon igloo immaculé (je l’ai customisé par quelques touches de couleurs vitaminées, telle une Damidot surexcitée lâchée chez Office Dépôt), mes 2 gerblés® choco-noisette esseulés dans leur tiroir me font de l’oeil, je choisis de les préserver pour ma compet’ de demain 

17h03 Je m’attaque le coeur léger à l’Everest de parapheurs trônant majestueusement sur mon bureau

17h04 Je constate que la moyenne de remplissage desdits parapheurs est de 2,8 feuilles par parapheur, ce qui est plutôt remarquable pour un taux de fécondité dans un pays occidental mais totalement inacceptable en organisation administrative. Je décide de détester au moins la moitié de l’effectif de mon département (sauf M cela va sans dire), et de trucider le lendemain dès potron-minet les 31,5 personnes que cela représente. Je plains un instant le 0,5 qui va devoir vivre sans sa chère moitié mais me réjouis de rejoindre par la même occasion le palmarès des tueurs en masse les plus burnés

17h38 M, en bon représentant de la génération Y, estime que, cadre ou pas cadre, il est largement temps de rentrer chez soi et vient me faire un dernier coucou

17h39 Je lui propose affectueusement un gerblé® qu’il décline

17h40 J’ai laissé quelques miettes choco-noisette sur des voies et délais de recours, je récite dans ma tête trois Sainte Charte Marianne, pleine de grâces, priez pour moi pauvre pécheresse en guise de pénitence 

17h43 Je décide que la journée a été suffissament chargée en émotions pour recharger mon Compte Epargne Temps pour les six prochains mois 

17h44 Ma queue de cheval et moi reprenons notre monture non sans avoir au passage salué V et ses dents

17h47 J’attends patiemment au passage à niveau que le TER de 17h48 veuille bien libérer les voies. 

NDLA : Merci à Elle pour l’inspiration (sic)

Echo India (Charlie Uniform Whiskey)

C’est une toute petite île ravitaillée, les jours où le temps est clément, par deux ferrys quotidiens et quelques coucous à l’allure exotique, que l’on imagine volontiers virevoltants sous d’autres latitudes, un décor propret tout droit sorti de Murder she wrote ou de quelque thriller à l’ambiance pluvieuse et insulaire. Voire consanguine. Plus si affinités.

Les hommes y sont massifs et taiseux, les femmes grenouilles de bénitiers et pipelettes, comme le veut la tradition. La théorie du genre a encore de beaux restes sur le Caillou. Chacune rêve de voir un jour un de ses fils ordonné prêtre, comme l’on rêvait au début d’un autre siècle en France son fils instituteur. Laïcité là-bas, religiosité ici.

On combat le ciel mauvais et les températures subpolaires à coups de cups of tea, on conjure la brume omniprésente par des allégeances répétées au Dieu Houblon si l’on est un homme (ou votre servitrice) ou de scones tendrement chauds accompagnés de crème si l’on est une femme (ou votre servitrice aussi, qui bouffe définitivement à tous les râteliers).

La langue et l’accent sont rudes comme les mains des pêcheurs, comme la laine des pulls qui ont fait la réputation de ladite île, comme la lande où rien ne pousse la faute aux vents perpétuels, l’île sans arbre, patrie des rochers à l’infini, terre condamnée à la stérilité, mythe de Sisyphe éternellement recommencé du randonneur chevronné, escalader-escalader à perpétuité, roche et cailloux en lieu et place du fameux rocher.

On y croise la journée des touristes cyclistes d’un jour, tenues bariolées, pédale annuelle peu assurée, au péril de leur vie à chaque virage sans visibilité (un standard routier dans ces contrées), ça parle (principalement) français – profil-type : professeurs en goguette en quête de vacances raisonnées loin de la masse sur la plage agglutinée – espagnol ou italien, ça randonne sur les falaises, ça bedandbreakfaste chez l’autochtone, heureux de ces hôtes fidèles, sains et frais dont on sait déjà qu’ils ne rentreront pas du pub éméchés, contrairement au local de l’étape venu célébrer quelque mariage-pluvieux-mariage-heureux.

Et le soir tout redevient calme, les bateaux ont quitté le port, les avions le micro-aéroport, rembarquant avec eux sacs à dos et chaussures de rando crottées, coupe-vents détrempés, caméras pleines de clichés, souvenirs en devenir du voyageur satisfait.
Les gens s’interpellent au petit Spar du port, seul îlot de ravitaillement / réconfort / distraction, se plaignant pour la énième fois du temps so depressing isn’t it ?, il n’a pourtant guère changé de ce que j’en sais depuis l’été dernier ou celui d’avant ou tous les précédents. Les saisons sont ici une notion toute relative, Novembre et Mai se disputant une seule et même journée.

Ils regardent passer, été après été, « La Française », dont la belle-mère a un jour fièrement déclaré qu’elle avait été gratifiée d’une palme d’or* (sic) là-bas dans son pays de fromages et de vins, se demandent quelle mouche a bien pu piquer La Décorée pour parcourir ainsi à pied chaque jour que Dieu fait (sic sic) leur aride Rocher en long en large et en travers qu’importe le temps et les degrés, flirtant avec les falaises et les geysers, déjouant les terriers, Alice des près, pèlerine sans patron si ce n’est la Nature, les Éléments et l’Horizon.

D’autres la croiseront peut-être un peu plus tard dans son pub préféré, chez T Joe Watty’s, devant une Harp ou une Smithwick’s, grappillant entre deux Taytos quelques bribes de free Wifi, îlot d’une connectivité retrouvée.

La nuit plus que tombée, elle finira par remonter vers son petit cottage blanc et cosy, l’odeur de la tourbe et la lune triomphante sur la baie pour seuls guides, elle s’endormira en écoutant le vent dans les fuschias, les déferlantes sur Frenchman Bay, sa bande de terre perdue en Atlantique, dernier arrêt avant les Amériques, enfin rendue au silence mer de tranquillité.

NDLA : l’exigence de réalité de l’auto-fiction m’oblige à préciser ici qu’il s’agissait de palmes certes mais plus académiques que cinématographiques (on a les victoires que l’on mérite).
Toutefois afin de sauvegarder le rayonnement culturel de la France, je laisserai planer – sur ma lande d’adoption – le doute quant à la qualification exacte de ma décoration.

Stories we tell

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Extérieur jour. 32° C. Une place animée dans une ville du Sud.

Sara est en avance. Sara est toujours en avance. Elle est très décevante sur cet aspect là des choses. Aucun drama, aucun rebondissement. Sara sera là gentiment à vous attendre. Tout le temps. Tellement prévisible la Sara.

Elle jette un oeil à une carte des boissons délavée. Une citronnade. Elle aime bien ça la citronnade. Un parfum d’été intemporel, comme une promesse de torpeur, de jours heureux.

Elle déboule sur sa gauche, toute en compensées, fraîchement mêchée. Couleur enfantine retrouvée, comme une promesse de plage saveur monoï, de chouchous-bégnets-boissons fraîches, de journées vaquées, de quotidiens libérés. Tu t’en doutes, Chloé est forcément canon.

– Waouh, j’ai couru comme une dingue ! J’t’ai pas fait trop attendre au moins ? Non parce qu’entre le taf, les déplacements et la préparation du week-end à New York, je suis overbookée. L’Enfer. T’as pas idée.

Sara, l’air amusé, s’accoude à la table limite dégueu pour l’écouter.

– Tu as une vision toute personnelle de l’Enfer, ma Chloé. Les problèmes de riches quoi.

– Ouais, ben en tout cas, je n’arrête pas, je suis crevée. T’as pris quoi toi ?

Elle fouille frénétiquement son Billy, à la recherche de son smartphone. Smartphone sur la table, la vie peut reprendre son cours et la serveuse sa commande.

– En plus, Seb arrête pas de me stalker, sur facebook, toussa, je te jure j’ose plus rien poster – T’es pas sur facebook toi ?

– Nan.

– Ouais, ben t’as bien raison parce que c’est relou quand tes ex continuent à mater tout ce que tu fais, t’as plus de vie privée à la fin

– C’est sûr ça craint s’il voit sur Instagram le dernier foodporn Ladurée que tu t’es tapé

– Carrément, je me sens épiée… Han ! à propos de foodporn, ça te dit qu’on partage un banofee ? J’ai rien bouffé à midi. Hier j’ai fait les soldes, ça m’a carrément déprimée. Tu trouves pas que les miroirs chez Zara, y grossissent ?

– C’est une probabilité mais cela se révèlerait peu commercial

Sara machouille élégamment sa paille tandis que Chloé exhume du fidèle Billy son Miller Harris de voyage, atomisant d’une seule pression 3 couches d’Ozone et 2 100 euros au litre.

– C’est le Birkin ; t’aimes bien ? Je l’ai shopé au Bon Marché.

– Le sac ou le parfum ?

– Mais noooon, le parfum… J’ai pas les thunes pour le sac, tu parles. Encore que j’ai fait promettre à Xavier qu’il me l’offrirait pour mon 30ème anniversaire. Oh, hey, tu sais quoi ? ça serait trop bien qu’on fête nos anniv ensemble. On pensait louer un truc à Ibiza. Une fenca genre.

– Finca. Je te rappelle que je suis née au mois de décembre. Soit 5 mois et des poussières après toi.

– Ouais, osef, on mutualise. Mais en été, hein, parce que décembre, tu vois, c’est moins glamour

– ça dépend, y a des filtres très chouettes sur Instragram ; ça te rattrape tout.

– Tu m’étonnes. Valérie. Tu te rappelles de Valérie ? Ben, tu verrais ses selfies, avec son contouring et tout, on dirait Megan Fox maintenant. Tu vois qui c’est Megan Fox ?

–  Pas vraiment. Une fille qui a du chien je suppose ?

– Une brune, un mélange de Mila Kunis et Kim Kardashian

– J’aurais préféré un mélange de Colette et de Frida Kahlo, mais ainsi va le monde, la terracotta vaincra

– Tiens, justement je suis passé chez Colette la semaine dernière

– Toi, dans le Berry ?

– Quel berry ? Mais non, Colette, le magasin. Il me fallait une nouvelle paire de Stan Smith. Magnifiques, toutes blanches sans fioritures

– Un tel dépouillement minimaliste justifie amplement la vente d’un rein

– Du coup, on a testé le Bar à Eaux. J’ai pris une eau de Serbie, je me sentais tellement purifiée après !

– C’est que la Serbie est mondialement réputée pour ses vertus purificatives

152ème consultation épileptique du smartphone sur la table abandonnée (ce qui place Chloé bien au-dessus de la moyenne nationale)

– Merde ! Il faut que j’y aille, j’ai rencard avec une copine marketeuse qui a un plan pour du Mac pas cher

– Terracotta powa !

– Nan, j’ai plutôt envie d’un teint geisha en ce moment

– T’as raison, les putes c’est le seul truc qui résistera à la mondialisation

T’es con – elle pouffe – Bon, j’y vais – elle se lève, remballe smartphone, birkin et billy – et sinon toi ça va ?

– ça va.

.

NDLA : Titre emprunté à Sarah Polley.
NDLA2 (à l’attention de mes compagnes de tea-time <3) : Tout ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. A part la citronnade.

Je préfèrerais être une forêt

foret

Elle prendrait peut-être un chien. C’est bien un chien. Mieux qu’un chat en tout cas.

Elle avait choisi cette maison pour son isolement.

Elle aimait bien ça, l’isolement.

Isolamento

C’est encore plus beau en italien.

Des champs de colza à perte de vue, un vieux chêne pour frontière entre le jardin, son jardin, et le reste du monde. Leur monde.

Elle se voyait bien passer là le reste de ses jours, semaines, mois, années. Une vie simple et dénuée d’interférences, de faux-semblants, de turbulences. Une retraite revendiquée, affichée comme un étendard, comme des remparts.

Un no-man’s land sans barbelés, sa solitude cadastrée, limites continentales de sa sociabilité.

Elle regarderait passer les migrations et les saisons, indifférente à la course du temps et au tumulte des villes, aux turpitudes toutes virtuelles d’une société désaxée.

La parole serait rare en son royaume. Elle prendrait le Mutisme pour religion. Ne lui parviendraient que les sons de la faune et de la flore, partageant son environnement, colocataires de fortune à la présence peu importune.

Souvent, le soir, dans sa presque-toscane, quand le soleil caresse les champs de blé et que la fournaise s’apaise enfin, elle s’assiérait, entre maïs et colza, Simon & Garfunkel* dans ses oreilles, très fort et très longtemps, mantra hypnotique, générateur de sensations, défibrilateur d’émotions.

Plus tard, elle abandonnerait enfin son champ aux stridulations des grillons, déjà maîtres de la nuit, bientôt rejoints par criquets et sauterelles pour leur opéra nocturne, ambassadeurs majestueux de la Nature.

Elle dormirait fenêtres ouvertes pour profiter de ce concerto, berceuse entomologique, madeleine de Proust d’étés d’enfant, promesse de pêches et de melons, de jours plus longs, de fronts en sueur, sublimes chaleurs.

Pour compagnon, elle ne conserverait que ses souvenirs, une vie d’autrefois parsemées de plusieurs sourires et quelquefois d’avenirs. Des réminiscences lointaines, vagues familières, la submergeraient parfois, contre son gré, contre sa Loi.

Elle serait riche de tout cela, de ses avants, de ses maintenants.

Elle s’imaginerait le jour venu dans sa cuisine, au sol damier, les cheveux d’argent et le regard déjà ailleurs, déjà demain, déjà plus loin.

.
*I'd rather be a forest (than a street)
I’d rather be a forest than a street
Yes, I would
If I could
I surely would
I’d rather feel the earth beneath my feet
Yes, I would
If I only could
I surely would