L’hiver dure longtemps

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7 ou 8 tasses de thé trônent sur la table de la cuisine, à moitié commencées, d’autres ont été semées ci et là dans la petite maison, au gré de la journée. Le rebord de la fenêtre du salon, la table de nuit de la grande chambre désordonnée, le bureau, jouxtant l’ordinateur, une calculatrice et plusieurs carnets.

Dans le jardin d’hiver, typique de cette insularité, l’odeur des géraniums, trop forte, entête, étouffe et étourdît. Une moiteur non raccord avec le vent glacé juste de l’autre côté du verre triple épaisseur.

Programme de la journée : ranger le shed, ce réduit / abri de jardin refuge de tout et de rien, outils de jardinage rouillés par le sel et les embruns, pots de peinture depuis longtemps oubliés, un gros cylindre non identifié qui a certainement vocation à réchauffer le cottage battu par mille courants venus d’un autre continent.

Je la regarde trier des poches de supermarché, elles sont des dizaines, aux couleurs de diverses enseignes de la région et plus loin encore, incarnation plastifiée d’un cauchemar écologique et d’une pollution reine de longévité. Trois énormes sacs gisent entre elle et moi. Je l’interroge, impertinente, sur l’utilité de conserver tant de contenants pour quelqu’un qui doit s’astreindre à un approvisionnement modéré, conditionné par le ravitaillement par coucou interposé. Un avion à hélices évocateur d’autres latitudes, plus clémentes, plus luxuriantes, dans lequel tout est minutieusement pesé avant embarquement.

L’interêt de l’opération m’échappe. Je tais mon agacement coutumier des choses qui ne vont pas selon mon modus operandi. Difficile quand on a reçu la franchise à tout prix pour héritage génétique. A défaut de ressentir de la compassion pour cette femme dont les années ont émoussé l’efficacité et l’organisation. La morgue de mes 44 printemps (« you’re still a baby » se plaît-elle à me rappeler quand je me plains du temps passé, de l’ovale perdu de mon visage, de celle que je ne suis plus dans le miroir) face à ses 75 hivers.

Je ronge mon frein, résiste à l’envie de lui dire d’un ton sec et légèrement moqueur, que tout cela est inopérant et dénué de sens dans un monde où tout va trop vite, où tout est minutes et productivité, que dans la vraie vie, celle des actifs, celle où l’on est encore utile, où nos journées sont remplies de tâches à exécuter, de mails à compulser, de retroplannings et d’appels à retourner, de to-do lists, de rendez-vous pros et de dîners entre amis dans un agenda surchargé, on ne fait pas ces choses-là, mimétismes d’occupation, passe-temps montés de toutes pièces, égreneuses de minutes désincarnées.

Alors je reste plantée là, à mimer moi aussi l’utile, à donner du sens à cet inventaire, aux minutes et aux heures, à la nécessité de continuer de se lever et d’enchaîner les journées, les semaines et les mois. Je voudrais que mon cœur se serre, s’émeuve de ce constat mais il reste, comme tout autour de moi, dur et froid.

Plus tard, un chanteur italien oublié s’époumone dans le salon, doublé par un présentateur télé hurlant quelque nouvelle du monde qui continue pourtant à tourner, le niveau sonore dispute la première marche du podium à la température ambiante qui avoisine les 90 degrés farhenheit, rappelant sans doute à l’italien chantant sa Sicile natale par un après-midi d’été.

Come prima

Mais je refuse de renoncer à mon roman et livre combat contre les assauts sonores et calorifères venus de tous les fronts, je m’accroche à cette histoire d’orpheline aux cheveux noirs et au prénom odeur de steppe, peut-être parce qu’elle fait un peu mal, parce que des chemins se collisionnent parfois, que les désirs jumeaux font écho et parce que mal est toujours mieux que rien.

Souvent j’oubliais l’ennui, la sensation d’enfermement pour la fille du Sud, enfant des champs de tournesols, sœur des coquelicots, des après-midis fournaises, des fenêtres ouvertes la nuit sur le chant des grillons. Je ne retenais que le ciel immense, la bruyère, les falaises, la tranquillité et le silence merveilleux.

Ne retenir que le meilleur, le vent dans les cheveux, les vagues contre les rochers, l’ivresse d’une solitude volée quelques temps, seule avec les éléments, un univers créé rien que pour moi, terrain de jeu fabuleux, cratère d’émotions, geysers d’émerveillements, dépaysements tout-terrain.

Parfois le matin je m’affranchis de mes rôle et corvées, je deviens autre, anonyme personnage de fiction, et rejoins l’un des cafés du port, celui qui offre la meilleure vue, les entrées et sorties des ferrys, les arrivées de grappes de touristes, préparés et enthousiastes, les calèches, bus et vélos qui n’attendent qu’eux pour la journée.

 Je m’attable et savoure : mon café, l’activité d’une micropole, le paysage, les mouettes et les barques, le goût d’une certaine routine personnelle, elle aussi ancrée dans mon hérédité, le calme retrouvé, ma solitude

Mon espace de liberté

Je joue alors à l’écrivain, celui maintes fois croisé dans les pages imprimées, isolé sur cette île déplumée, comptant sur les éléments pour renouer avec une inspiration débridée, image d’Epinal fantasmée, mon Aurora à moi.

Je m’invente un temps une vie rêvée où le soleil l’emporte toujours sur les nuages, où mon café reste chaud et les murmures des passants joyeux.

Mais déjà les premières gouttes font leur apparition,

L’hiver dure longtemps, de ce côté ci de l’océan.

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