Anamorphosis (échanges en milieux tempérés)

 

J’avise le convive en face de moi. Il a de la conversation. Du moins il sait parler des vins, c’est toujours ça. Ce sera lui mon faire-valoir. Indépendamment de son âge ou de ses attraits physiques. Il sera le support de mon manège.  Je lui tends régulièrement mon verre, 1 fois, 2, puis 3. Du Corbières. Rouge.

Je suis légèrement hors cadre dans cette assemblée. Tous plus gradés que moi. Ma présence n’est due qu’à un énième interim. Ultra majorité masculine. Je suis aussi la benjamine, à l’exception de l’homme assis à mes côtés, primo-accédant à ces fonctions de haut-vol, récemment promu. Son malaise est visible. Il m’a prise pour bouée. Ça a l’air de le réconforter. On a débuté ensemble. Alors il est en territoire connu. Je n’ai rien contre. A vrai dire cela m’arrange. Il est mignon et surtout il sera désormais mon N+2. Joindre l’utile à l’agréable.

Quelque part dans mon cerveau, une petite voix vient de lancer un « Moteur ! » autoritaire et impératif, ne laissant plus aucune place à l’improvisation, initiant la lente mécanique, assemblage de gestes calculés, de sourires minutés, de réparties savamment distillées. Je fais mon cinéma. Comédienne-minute, actrice de situation, je revêts l’image mentale propice à l’environnement. Pie-voleuse d’attitude, je plagie à l’envi le modèle choisi.

Claire Underwood. 

La différence d’apparence n’est pas un obstacle. Je serai dans ce laps de temps blonde et fine dans ma tête, brune et ronde ici-bas. J’ai préparé en amont les attributs requis. Odeur d’amande persane, diamant au creux de ma gorge, rappel de mes lobes d’oreilles. Yeux fardés, lèvres ourlées. Mon théâtre de Nô peut commencer.

La magie opère. La conversation se fait facile, j’interpelle ci et là avec aisance, j’occupe l’espace, la scène et le temps. Je prends l’ascendant sur les moins-disants. Le pouvoir Première Dame se distille dans mes veines. Intraveineuse chronométrée. Shoot d’auto-fiction instantané.

Ils n’y voient que du feu, mon amateur de vins de l’Aude et mon bientôt-chef saumon-papillotes ; je suis carnassière quand j’attaque mon magret.

Je n’ai guère le choix. C’est soit ça, soit La laisser revenir, Elle.

Timorée. 

Timorée qui restait toujours un peu à l’écart dans la cour d’école, Timorée qui s’aggripait à Maman les jours de rentrée, Timorée qui refusait colos et activités extra-scolaires, réfugiée dans sa chambre-scaphandre, éviter l’apnée. Timorée, défagottée, échevelée, et son pied gauche légèrement en dedans rentré, surtout quand on la regarde. Timorée pré-ado, seule au camping l’été, handicapée sociale à l’apprentissage hésitant, balbutiant l’amitié comme on mendie l’attention. Timorée et son corps qui prend trop de place, dont elle ne sait que faire, ses joues cramoisies par les regards.

Sont-ils dupes mes spectateurs d’un jour, de mon kabuki désenchanté, devinent-ils Timorée à travers mes rires parfois trop sonores, cette manie de rectifier ma frange à intervalles réguliers, ou ma recherche d’ivresses protéiformes ? La discerne-t-ils mon ombre chinoise, ma soeur siamoise, patiemment domptée, gentiment amadouée ?

Ma Shite.

D’un geste lent, je repose mon verre, j’hume l’ambiance, les sensations.

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9 réflexions sur “Anamorphosis (échanges en milieux tempérés)

    1. Quand notre employeur acceptera que je travaille à 20% payée 80% ? 😉 C’est très (trop) gentil, merci. J’espère que le moral est un peu meilleur de ton côté… On essaie de se caler une tea-time avant Prague ? Bises.

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      1. Mais c’est une bonne idée ça le 20/80! Demandons-le à notre employeur, on est déjà 2!
        Pour ton écriture, c’est sincère…
        Côté moral, c’est dur dur, je suis très triste et la fatigue ne m’aide pas…
        Volontiers pour le tea time! Bonne soirée, bises

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      2. Bon je note la proposition sur la liste des trucs à demander à Najat (ça la changera de ces histoires de latin) 🙂
        Je comprends ta douleur… Il n’y a que le temps pour panser un peu les plaies… Courage… A très vite. ❤

        Aimé par 1 personne

  1. J’adore toujours autant aussi bien tes textes que les illustrations qui les accompagnent!
    Je n’aurais pas reconnu Timorée en toi; a priori pas Claire Underwood non plus, mais je ne l’ai pas vue plus de quelques secondes donc difficile à dire – sans doute un subtil mélange des deux?
    Bises ma jolie

    Aimé par 1 personne

    1. Je prends toujours beaucoup de plaisir à accorder l’image et le texte (parfois c’est l’image qui suscite le texte), comme une mécanique où tout se met en place avec bonheur. Alors je collectionne les images 🙂
      Quant à Claire, c’est une image-mentale assez salvatrice en milieu inhospitalier 🙂 (mais Timorée n’est jamais bien loin)

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