Tout commence par un cri (L’Intervalle)

Alice+in+Wonderland

Je la croise en bas de son immeuble, sur le chemin du métro-ligne-B, enclave populaire dans mon quartier de classe moyenne supérieure choyée, professeurs d’universités-cadres du privé.

Il y a quelques temps encore elle nettoyait les ronds laissés par nos tasses à café sur nos bureaux encombrés, nos moutons accumulés sous nos pieds, nos fonds de teint sur nos combinés. J’ai toujours aimé bavarder avec les gens-du-ménage, moins bien lotis que nous avec nos problèmes de riches, nos rétroplannings, nos écrans 17 pouces et nos locutions latines. Le marocain à me conter la beauté des roses de son pays ou Elle, énergique et souriante malgré le chapelet de galères que le Grand Architecte de l’Univers a décidé un jour de lui allouer dans sa grande bonté.

Et puis elle a dû y renoncer à venir tous les jours garantir la salubrité de notre environnement de travail, la faute à une maladie, dans sa forme complexe et invalidante, parce que sinon c’était trop simple d’avoir à juste gérer la précarité, les horaires pas possibles, une fille-mère de 16 ans en délicatesse avec un père emprisonné et rancunier.

Alors moi je me sens un peu conne tu vois quand je lui demande comment ça va, là au pied de son immeuble à loyer modéré, le regard rivé sur son dernier oeil (encore) valide, sa petite fille pendue à son bras, ses cheveux aux racines prononcées. Moi et mon sac Longchamp à 300 boules, mes lunettes Dior, mes cheveux GHDés et mes effluves de Chanel.

Ça peut aller, me répondent son oeil et sa bouche, d’un optimisme effréné, avant d’énumérer les perspectives plus ou moins alléchantes découlant des derniers pronostics médicaux, d’où l’espoir peine à affleurer.

Alors que sa petite-fille se pend d’un air enjoué à mon Longchamp bleu layette, me montrant malicieuse son petit sac à elle aux anses élimées, modestie prolétaire, je me sens obscène, là sur son trottoir plantée. Obscène du nombre de 0 sur ma déclaration d’impôts, obscène de mes cheveux trop brillants et de mes ongles tout juste manucurés, de mon parfum soudain trop entêtant, obscène de ma vie-long-fleuve-tranquille, obscène de ces sommes dépensées en futilités, mirages de jeunesse éternelle et de fraîcheur ingénue à perpétuité, mes onguents et encens aux milles promesses contre la sueur de son front pour lourd tribut renouvelé, obscène d’avoir un jour été atteinte par cette même maladie dans une version allégée, de n’avoir pas été martyre, d’avoir eu tout ce temps là le coeur léger.

Alors moi, là dans son entrée blême entre boîtes aux lettres défoncées et cage d’escalier, je voudrais bien un peu partager, tu vois, faire mentir les dictons, qu’il ne pleuve pas toujours sur les mouillés, que le destin de la petite fille ne soit pas déjà tracé, entre tours et pôvre emploi, misère sociale et sentimentale, la responsabilité monoparentale pour hérédité. Dézingué le déterminisme social, moi dans ma villa aux palmiers, elle dans son 3 pièces mal insonorisé. Contesté le principe de causalité, une invasion de Groseilles chez les Bien-Nés. Atomisé l’habitus social, exit les premiers de la classe, les inscrits au tableau d’honneur de La Vie Confortable.

Le voit-elle cet intervalle capital entre nos deux réalités confrontées, une fois évaporée l’unité de temps et de lieu nous réunissant un instant en milieu professionnel aseptisé ?

La juge-t-elle ma vie trop aisée, les chaussons agréables du Bien Matériel à portée de chéquier, l’apparente vacuité de nos journées shoppées ?

Je la laisse là à ces tracas, entre coursives et ascenceurs, l’encourageant d’un geste furtif sur l’épaule, thaumaturge d’un jour, distillant ma magie de jours meilleurs, tours d’adresse tactiles pour déjouer les sorts, un fluide pour connecter nos univers dépareillés.

Le titre est inspiré d’Esther Granek.

La photographie est de Stephanie Jager – Alice in Wonderland

Publicités

16 réflexions sur “Tout commence par un cri (L’Intervalle)

  1. Je le dis comme je le pense, ma belle: tu es une artiste !! Dans l’anonymat de nos blogs, je me demande si tu as déjà été publiée… Mais si ce n’est pas le cas, je crois qu’il va falloir y remédier car tu as un talent fou !!
    Tes mots me touchent particulièrement, moi qui côtoie au quotidien ces familles que tu dépeints avec une telle justesse… Merci !! 🙂

    J'aime

    1. Merci ma Julys pour ce commentaire bien trop généreux ! Publiée, non 🙂 Tu sais nombreux sont ceux qui déposent ci et là sur le web leurs bafouilles… Et puis l’écriture c’est une vraie discipline… et moi je suis du genre dilettante 🙂 Des baisers.

      J'aime

      1. Oui, mais tous ceux qui déposent leurs petites bafouilles ne sont pas aussi talentueux… 😉 Après, je crois qu’il faut absolument que l’écriture soit un plaisir et non une contrainte. Quoiqu’il en soit, tu te et nous fais plaisir, même en dilettante, alors continue !! 🙂

        Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s